Lesévénements les plus sensibles des années futures semblent concerner la Russie: "l'Aquilon" selon les termes de Nostradamus, qui confirme en citant, dans un quatrain, les couleurs de son drapeau. Il évoque son rôle en Europe mais aussi en Afrique, et ce que l'on peut lire dans l'ouvrage cité ci-dessus. La situation en Ukraine, avec son
Essaide synthèse sur les langages de la Révolution française, Paris, Septentrion, 1998, p. 41. Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires. Jan 1996; 106; Timothy Tackett; Par
La révolution de France est une des grandes
époques de l' ordre social. Ceux qui la considèrent
comme un événement accidentel n' ont porté leurs
regards ni dans le passé ni dans l' avenir. Ils ont
pris les acteurs pour la pièce ; et, afin de
satisfai
Considérationssur les principaux événements de la Révolution française. by STAEL-HOLSTEIN (Anne-Louise Germaine NECKER, Baronne de) Skip to content. Sign In; Register; Help; You have items in your cart. Toggle book search form. Select type of book search you would like to make. Enter terms or ISBN number you wish to find More Search Options. Click to open or close main
1La publication récente des Considérations sur les principaux événements de la Révolution française1m’a donné l’idée et l’envie d’en étudier de près la composition avec ses changements de sujets, ses divers registres de langue, ses conclusions illusoires, ses interruptions et ses recommencements et, dans cette versatilité de la narration, d’essayer de déceler les raisons
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Considérationssur les principaux événements de la Révolution française Germaine de Staël , Germaine de Staël-Holstein Cette nouvelle édition des Considérations peut, d'un certain point de vue, revendiquer le statut d'ouvrage inédit.
Considérationssur les principaux événements de la révolution française, écrit par la romancière et philosophe française Germaine de Staël-Holstein (1766 -
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ObservationsSur l'Ouvrage de Mme La Baronne de Staël: Ayant Pour Titre Considérations Sur Les Principaux Événements de la Révolution Française : De Bonald, Louis: Amazon.sg: Books
vhpK. Marx a été littéralement fasciné par la Révolution française. Comme pour beaucoup d’intellectuels allemands de sa génération, elle était à ses yeux tout simplement la révolution par excellence – plus précisément la révolution la plus gigantesque qu’ait connue l’histoire ». *** On sait qu’en 1844, il avait eu l’intention d’écrire un livre sur la Révolution française, à partir de l’histoire de la Convention. Dès 1843, il avait commencé à consulter des ouvrages, à prendre des notes, à dépouiller des périodiques et des collections. Ce sont d’abord surtout des ouvrages allemands – Karl Friederich Ernst Ludwig, Wilhelm Wachsmuth – mais ensuite prédominent les livres français, notamment les mémoires du conventionnel Levasseur, dont les extraits remplissent plusieurs pages du cahier de notes de Marx rédigé à Paris en 1844. Outre ces carnets reproduits par Maximilien Rubel dans le volume III des Œuvres dans la Pléïade, les références citées dans ces articles ou ces livres surtout au cours des années 1844-1848 témoignent de la vaste bibliographie consultée L’Histoire parlementaire de la Révolution française, de Buchez et Roux, L’Histoire de la Révolution française, de Louis Blanc, celles de Carlyle, Mignet, Thiers, Cabet, des textes de Camille Desmoulin, Robespierre, Saint-Just, Marat, etc. On peut trouver un relevé partiel de cette bibliographie dans l’article de Jean Bruhat sur Marx et la Révolution française », publié dans les Annales historiques de la Révolution française », en avril-juin 1966. Le triomphe d’un nouveau système social Le projet de livre sur la Convention n’a pas abouti mais on trouve, parsemées dans ses écrits tout au long de sa vie, de multiples remarques, analyses, excursions historiographiques et esquisses interprétatives sur la Révolution française. Cet ensemble est loin d’être homogène il témoigne de changements, réorientations, hésitations et parfois contradictions dans sa lecture des événements. Mais on peut en dégager aussi quelques lignes de force qui permettent de définir l’essence du phénomène – et qui vont inspirer au cours d’un siècle et demi toute l’historiographie socialiste. Cette définition part, on le sait, d’une analyse critique des résultats du processus révolutionnaire de ce point de vue, il s’agit pour Marx, sans l’ombre d’un doute, d’une révolution bourgeoise. Cette idée n’était pas, en elle-même, nouvelle la nouveauté de Marx a été de fusionner la critique communiste des limites de la Révolution française depuis Baboeuf et Buonarroti jusqu’à Mosses Hess avec son analyse de classe par les historiens de l’époque de la Restauration Mignet, Thiers, Thierry, etc., et de situer le tout dans le cadre de l’histoire mondiale, grâce à sa méthode historique matérialiste. Il en résulte une vision d’ensemble, vaste et cohérente, du paysage révolutionnaire français, qui fait ressortir la logique profonde des événements au-delà des multiples détails des épisodes héroïques ou crapuleux, des reculs et des avancées. Une vision critique et démystificatrice qui dévoile, derrière la fumée des batailles et l’ivresse des discours, la victoire d’un intérêt de classe, l’intérêt de la bourgeoisie. Comme il le souligne dans un passage brillant et ironique de La Sainte-Famille 1845, qui saisit en un trait de plume le fil rouge de l’histoire la puissance de cet intérêt fut telle qu’il vainquit la plume d’un Marat, la guillotine des hommes de la Terreur, le glaive de Napoléon, tout comme le crucifix et le sang-bleu des Bourbons »[2]. En réalité, la victoire de cette classe fut, en même temps, l’avènement d’une nouvelle civilisation, de nouveaux rapports de production, de nouvelles valeurs – non seulement économiques mais aussi sociales et culturelles – bref, d’un nouveau mode de vie. Ramassant en un paragraphe la signification historique des révolutions de 1848 et de 1789 mais ses remarques sont plus pertinentes pour la dernière que pour la première, Marx observe, dans un article de la Nouvelle Gazette Rhénane en 1848 Elles étaient le triomphe de la bourgeoisie, mais le triomphe de la bourgeoisie était alors le triomphe d’un nouveau système social, la victoire de la propriété bourgeoise sur la propriété féodale, du sentiment national sur le provincialisme, de la concurrence sur le corporatisme, du partage sur le majorat, … des lumières sur la superstition, de la famille sur le nom, de l’industrie sur la paresse héroïque, du droit bourgeois sur les privilèges moyenâgeux. »[3] Bien entendu, cette analyse marxienne sur le caractère – en dernière analyse – bourgeois de la Révolution française n’était pas un exercice académique d’historiographie elle avait un but politique précis. Elle visait, en démystifiant 1789, à montrer la nécessité d’une nouvelle révolution, la révolution sociale – celle qu’il désigne, en 1844, comme l’émancipation humaine » en opposition à l’émancipation uniquement politique et, en 1846, comme la révolution communiste. Une des caractéristiques principales qui distingueront cette nouvelle révolution de la Révolution française de 1789-1794 sera, selon Marx, son antiétatisme », sa rupture avec l’appareil bureaucratique aliéné de l’État. Jusqu’ici, toute les révolutions ont perfectionné cette machine au lieu de la briser. Les partis qui luttèrent à tour de rôle pour le pouvoir considèrent la conquête de cette immense édifice D’État comme la principale proie du vainqueur ». Présentant cette analyse dans Le Dix-Huit Brumaire, il observe – de façon analogue à Tocqueville – que la Révolution française n’a fait que développer l’œuvre commencée par la monarchie absolue la centralisation, … l’étendue, les attributs et les exécutants du pouvoir gouvernemental. Napoléon acheva de perfectionner cette machinerie d’État ». Toutefois, pendant la monarchie absolue, la révolution et le Premier Empire, cet appareil n’a été qu’un moyen de préparer la domination de classe de la bourgeoisie, qui s’exercera plus directement sous Louis-Philippe et la République de 1848… Quitte à faire la place à nouveau, à l’autonomie du politique durant le Second Empire – quand l’État semble s’être rendu complètement indépendant ». En d’autres termes l’appareil étatique sert les intérêts de classe de la bourgeoisie sans être nécessairement sous son contrôle direct. Ne pas toucher au fondement de cette machine parasitaire et aliénée est une des limitations bourgeoises les plus décisives de la Révolution française selon Marx. Comme l’on sait, cette idée esquissée en 1852 sera développée en 1871 dans ses écrits sur la Commune – premier exemple de révolution prolétarienne qui brise l’appareil d’État et en fini avec ce boa constrictor » qui enserre le corps social dans les mailles universelles de sa bureaucratie, de sa police, de son armée permanente ». La Révolution française, par son caractère bourgeois, ne pouvait pas émanciper la société de cette excroissance parasitaire », de ce grouillement de vermine d’État », de cette énorme parasite gouvernemental »[4]. Les tentatives récentes des historiens révisionnistes pour dépasser » l’analyse marxienne de la Révolution française aboutissent généralement à une régression vers des interprétations plus anciennes, libérales ou spéculatives. Se confirme ainsi la remarque profonde de Sartre le marxisme est l’horizon indépassable de notre époque et les tentatives pour aller au-delà » de Marx finissent souvent par tomber en deçà de lui. On peut illustrer ce paradoxe par la démarche du représentant le plus talentueux et le plus intelligent de cette école, François Furet, qui ne trouve pas d’autres chemins pour dépasser Marx que… le retour à Hegel. Selon Furet, l’idéalisme hégélien se préoccupe infiniment plus des données concrètes de l’histoire de France du XVIIIe siècle que le matérialisme de Marx ». Quelles sont donc ces données concrètes » infiniment plus importantes que les rapports de production et la lutte de classes ? Il s’agit du long travail de l’esprit dans l’histoire »… Grâce à lui l’esprit avec un E majuscule, nous pouvons enfin comprendre la vraie nature de la Révolution française plutôt que le triomphe d’une classe sociale, la bourgeoisie, elle est l’affirmation de la conscience de soi comme volonté libre, coextensive avec l’universel, transparente à elle-même, réconciliée avec l’être ». Cette lecture hégélienne des événements conduit Furet à la curieuse conclusion que la Révolution française a abouti à un échec », dont il faudrait chercher la cause dans une erreur » vouloir déduire le politique du social ». Le responsable de cet échec » serait, en dernière analyse… Jean-Jacques Rousseau. L’erreur de Rousseau et de la Révolution française tient dans la tentative d’affirmer l’antécédence du social sur l’État ». Hegel, en revanche, avait parfaitement compris qu’ il n’y a qu’à travers l’État, cette forme supérieure de l’histoire, que la société s’organise selon la raison ». C’est une interprétation possible des contradictions de la Révolution française, mais est-elle vraiment infiniment plus concrète » que celle esquissée par Marx ?[5] Quel fut le rôle de la classe bourgeoise ? Reste à savoir dans quelle mesure cette révolution bourgeoise a été effectivement menée, impulsée et dirigée par la bourgeoisie. On trouve dans certains textes de Marx de véritables hymnes à la gloire de la bourgeoisie révolutionnaire française de 1789 ; il s’agit presque toujours d’écrits qui la comparent avec son équivalent social outre-Rhin, la bourgeoisie allemande du XIXe siècle. Dès 1844, il regrette l’inexistence en Allemagne d’une classe bourgeoise pourvue de cette grandeur d’âme qui s’identifie, ne serait-ce qu’un moment, à l’âme du peuple, de ce génie qui inspire à la force matérielle l’enthousiasme pour la puissance politique, de cette hardiesse révolutionnaire qui lance à l’adversaire en guise de défi je ne suis rien et je devrais être tout ».[6] Dans ses articles écrits pendant la révolution de 1848, il ne cesse de dénoncer la lâcheté » et la trahison » de la bourgeoisie allemande, en la comparant au glorieux paradigme français La bourgeoisie prussienne n’était pas la bourgeoisie française de 1789, la classe qui, face aux représentants de l’ancienne société, de la royauté et de la noblesse, incarnait à elle seule toute la société moderne. Elle était déchue au rang d’une sorte de caste … encline dès l’abord à trahir le peuple et à tenter des compromis avec le représentant couronné de l’ancienne société ».[7] Dans un autre article de la Nouvelle Gazette Rhénane juillet 1848, il examine de façon plus détaillée ce contraste la bourgeoisie française de 1789 n’abandonnera pas un instant ses alliés, les paysans. Elle savait que la base de sa domination était la déconstruction de la féodalité à la campagne, la création d’une classe paysanne libre, possédant des terres. La bourgeoisie de 1848 trahit sans aucune hésitation les paysans, qui sont ses alliés les plus naturels, la chair de sa chair, et sans lesquels elle est impuissante face à la noblesse ».[8] Cette célébration des vertus révolutionnaires de la bourgeoisie française va inspirer plus tard surtout au XXe siècle toute une vision linéaire et mécanique du progrès historique chez certains courants marxistes. Nous en reparlerons plus loin. En lisant ces textes, on a parfois l’impression que Marx n’exalte autant la bourgeoisie révolutionnaire de 1789 que pour mieux stigmatiser sa misérable » contrefaçon allemande de 1848. Cette impression est confirmée par des textes quelque peu antérieurs à 1848, où le rôle de la bourgeoisie française apparaît bien moins héroïque. Dans L’Idéologie allemande, par exemple, il observe à propos de la décision des États Généraux de se proclamer en Assemblée souveraine L’Assemblée Nationale fut forcé de faire ce pas en avant, poussée qu’elle était par la masse innombrable qui se tenait derrière elle. »[9] Et, dans un article de 1847, il affirme au sujet de l’abolition révolutionnaire des vestiges féodaux en 1789-1794 Timorée et conciliante comme elle l’est, la bourgeoisie ne fût venue à bout de cette besogne même en plusieurs décennies. Par conséquent, l’action sanglante du peuple n’a fait que lui préparer les voies. »[10] Si l’analyse marxienne du caractère bourgeois de la Révolution est d’une remarquable cohérence et clarté, la même chose ne peut être dite pour ses tentatives d’interpréter le jacobinisme, la Terreur, 1793. Confronté au mystère jacobin, Marx hésite. Cette hésitation est visible dans les variations d’une période à l’autre, d’un texte à l’autre, et parfois à l’intérieur d’un même document… Toutes les hypothèses qu’il avance ne sont pas du même intérêt. Certaines, assez extrêmes – et d’ailleurs mutuellement contradictoires -, sont peu convaincantes. Par exemple, dans un passage de L’Idéologie allemande, il présente la Terreur comme la mise en pratique du libéralisme énergique de la bourgeoisie » ! Or, quelques pages plus tôt, Robespierre et Saint-Just sont définis comme les authentiques représentants des forces révolutionnaires la masse innombrable » »…[11] Cette dernière hypothèses est encore une fois suggérée dans un passage de l’article contre Karl Heinzen, de 1847 si, comme en 1794, … le prolétariat renverse la domination politique de la bourgeoisie » avant que les conditions matérielles de son pouvoir ne soient données, sa victoire ne sera que passagère » et servira, en dernière analyse, à la révolution bourgeoise elle-même.[12] La formulation est indirecte et la référence à la Révolution française n’est faite qu’en passant, en vue d’un débat politique actuel, mais il est tout de même surprenant que Marx ait pu envisager les événements de 1794 comme une victoire du prolétariat »… D’autres interprétations sont plus pertinentes et peuvent être considérées comme réciproquement complémentaires a La Terreur est un moment d’autonomisation du politique qui entre en conflit violent avec la société bourgeoise. Le locus classicus »de cette hypothèse est un passage de La Question Juive 1844 Évidement à des époques où l’Etat politique comme tel naît violemment de la société bourgeoise … l’Etat peut et doit aller jusqu’à la suppression de la religion … mais uniquement comme il va jusqu’à la suppression de la propriété privée, au maximum, à la confiscation, à l’impôt progressif, à la suppression de la vie, à la guillotine. … La vie politique cherche à étouffer ses conditions primordiales, la société bourgeoise et ses éléments pour s’ériger en vie générique véritable et absolue de l’homme. Mais elle ne peut atteindre ce but qu’en se mettant en contradiction violente avec ses propres conditions d’existence, en déclarant la révolution à l’état permanent ; aussi le drame politique se termine-t-il nécessairement par la restauration de tous les éléments de la société bourgeoise ».[13] Le jacobinisme apparaît sous cet éclairage comme une tentative vaine et nécessairement avortée d’affronter la société bourgeoise à partir de l’Etat de façon strictement politique. b Les hommes de la Terreur – Robespierre, Saint-Just et leur parti »– ont été victimes d’une illusion ils ont confondu l’antique république romaine avec l’Etat représentatif moderne. Pris dans une contradiction insoluble, ils ont voulu sacrifier la société bourgeoise à un mode antique de vie politique ». Cette idée, développée dans La Sainte Famille, implique comme l’hypothèse antérieure, une période historique d’exaspération et d’autonomisation du politique. Elle aboutit à la conclusion, quelque peu surprenante, que Napoléon est l’héritier du jacobinisme il a représenté la dernière bataille du terrorisme révolutionnaire contre la société bourgeoise, proclamée elle aussi par la révolution, et contre sa politique ». Il est vrai qu’il n’avait rien d’un terroriste exalté » ; néanmoins, il considérait encore l’Etat comme une fin en soi, et la vie civile uniquement comme son trésorier et comme son subalterne, qui devait renoncer à toute volonté propre. Il accompli le terrorisme en remplaçant la révolution permanente par la guerre permanente ».[14] On retrouve cette thèse dans Le Dix-Huit Brumaire 1852, mais cette fois Marx insiste sur la ruse de la raison qui fait des Jacobins et de Bonaparte les accoucheurs de cette même société bourgeoise qu’ils méprisaient Camille Desmoulin, Danton, Robespierre, Saint-Just, Napoléon, les héros, de même que les partis et la masse lors de l’ancienne Révolution française accomplirent dans le costume romain, et avec la phraséologie romaine, la tâche de leur époque, à savoir la libération et l’instauration de la société bourgeoise moderne. … La nouvelle forme de société une fois établie, disparurent les colosses antédiluviens et, avec eux, la Rome ressuscitée les Brutus, les Gracchus, les Publicola, les Tribuns, les Sénateurs, et César lui-même. La société bourgeoise, dans sa sobre réalité, s’était créée ses véritables interprètes et porte-parole dans la personne des Say, des Cousin, des Royer-Collard, des Benjamin Constant et des Guizot. »[15] Robespierre et Napoléon, même combat ? La formule est discutable. On la trouvait déjà sous la plume des libéraux tels que Madame de Staël qui décrivait Bonaparte comme un Robespierre à cheval ». Chez Marx, en tout cas, elle montre le refus de toute filiation directe entre jacobinisme et socialisme. Cependant, on a l’impression qu’elle relève moins d’une critique du jacobinisme comme chez Daniel Guérin un siècle plus tard que d’une certaine idéalisation » de l’homme du Dix-Huit Brumaire, considéré par Marx – en accord avec une tradition de la gauche rhénane par exemple Heine – comme le continuateur de la Révolution française. c La Terreur a été une méthode plébéienne d’en finir de façon radicale avec les vestiges féodaux et dans ce sens elle a été fonctionnelle pour l’avènement de la société bourgeoise. Cette hypothèse est suggérée dans plusieurs écrits, notamment l’article sur La bourgeoisie et la contre-révolution »de 1848. Analysant le comportement des couches populaires urbaines le prolétariat et les autres catégories sociales n’appartenant pas à la bourgeoisie », Marx affirme Même là où elles s’opposaient à la bourgeoisie, comme par exemple de 1793 à 1794 en France, elle ne luttaient que pour faire triompher les intérêts de la bourgeoisie, quand bien même ce n’était pas à sa manière. Toute la Terreur en France ne fut rien d’autre qu’une méthode plébéienne d’en finir avec les ennemis de la bourgeoisie, l’absolutisme, le féodalisme et l’esprit petit-bourgeois ».[16] L’avantage évident de cette analyse était d’intégrer les événements de 1793-1794 dans la logique d’ensemble de la Révolution française – l’avènement de la société bourgeoise. Utilisant la méthode dialectique, Marx montre que les aspects anti-bourgeois » de la Terreur n’ont servi, en dernière analyse, qu’à mieux assurer le triomphe social et politique de la bourgeoisie. Le marxisme et le jacobinisme Les trois aspects mis en évidence par ces trois lignes d’interprétation du jacobinisme – l’hypertrophie du politique en lutte contre la société bourgeoise, l’illusion de revenir à la République antique et le rôle d’instrument plébéien au service des intérêts objectifs de la bourgeoisie – sont tout à fait compatibles et permettent de saisir différentes facettes de la réalité historique. On est cependant frappés par deux aspects d’une part, l’importance quelque peu excessive que Marx attribue à l’illusion romaine comme clé explicative du comportement des Jacobins. D’autant plus qu’une des exigences du matérialisme historique est d’expliquer les idéologies et les illusions par la position et les intérêts des classes sociales… Or, il n’y a pas chez Marx ou Engels une tentative, même approximative, de définir la nature de classe du jacobinisme. Ce ne sont pas des analyses de classe qui manquent dans ses écrits sur la Révolution française le rôle de l’aristocratie, du clergé, de la bourgeoisie, des paysans, de la plèbe urbaine et même du prolétariat » concept un peu anachronique dans la France du XVIIIe siècle sont passés en revue. Mais le jacobinisme reste suspendu dans l’air, dans le ciel de la politique antique » – ou alors associé de façon un peu rapide à l’ensemble des couches plébéiennes, non bourgeoises. Si dans les œuvres sur la révolution de 1848-1852 Marx n’hésite pas à qualifier les héritiers modernes de la Montagne comme démocrates petits-bourgeois », il est très rare qu’il étende cette définition sociale aux Jacobins de 1793. Un des seuls passages où cela est suggéré se trouve dans la circulaire de mars 1850 à la Ligue des Communistes Tout comme lors de la première Révolution française, les petits-bourgeois donneront les terres féodales en tant que libre propriété aux paysans, c’est à dire qu’ils voudront … favoriser une classe paysanne petite-bourgeoise qui accomplisse le même cycle de paupérisation et d’endettement dans lequel le paysan français est actuellement renfermé ».[17] Mais ils ’agit à nouveau d’une remarque en passant », où les Jacobins ne sont même pas explicitement désignés. C’est un fait curieux, mais il y a très peu d’éléments chez Marx ou Engels pour une analyse de classe des contradictions du jacobinisme – comme par exemple celle de Daniel Guérin, selon lequel le parti jacobin était à la fois petit-bourgeois à la tête et populaire à la base ».[18] En tous cas, une chose est claire 1793 n’était pas du tout, à ses yeux, un paradigme pour la future révolution prolétarienne. Quelle que soit son admiration pour la grandeur historique et l’énergie révolutionnaire d’un Robespierre ou d’un Saint-Just, le jacobinisme est explicitement refusé comme modèle ou source d’inspiration de la praxis révolutionnaire socialiste. Cela apparaît dès les premiers textes communistes de 1844, qui opposent l’émancipation sociale aux impasses et illusions du volontarisme politique des hommes de la Terreur. Mais c’est au cours des années 1848-1852, dans les écrits sur la France, que Marx va dénoncer, avec la plus grande insistance, la superstition traditionnelle en 1793 », les pédants de la vieille tradition de 1793 », les illusions des républicains de la tradition de 1793 », et tous ceux qui se grisent de l’opium des sentiments et des formules patriotiques de 1793 ». Raisonnement qui le conduit à la célèbre conclusion formulée dans Le Dix-Huit Brumaire La révolution sociale du XIXe siècle ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l’avenir. Elle ne peut pas commencer avec elle même avant d’avoir liquidé complètement toute superstition à l’égard du passé ».[19] C’est une affirmation bien discutable – la Commune de 1793 a inspirée celle de 1871 et celle-ci, à son tour, a nourri Octobre 1917 -, mais elle témoigne de l’hostilité de Marx a toute résurgence du jacobinisme dans le mouvement prolétarien. Cela ne signifie nullement que Marx ne perçoit pas, au sein de la Révolution française, des personnages, des groupes et des mouvements précurseurs du socialisme. Dans un passage très connu de La Sainte-Famille, il passe rapidement en revue les principaux représentants de cette tendance Le mouvement révolutionnaire qui commença en 1789 au cercle social, qui, au milieu de sa carrière, eut pour représentants principaux Leclerc et Roux et finit par succomber provisoirement avec la conspiration de Babeuf, avait fait germer l’idée communiste que l’ami de Babeuf, Buonarroti réintroduisit en France après la révolution de 1830. Cette idée, développée avec conséquence, c’est l’idée du nouvel état du monde ».[20] Curieusement, Marx ne semble s’intéresser qu’à l’idée communiste, et ne prête pas beaucoup d’attention au mouvement social, à la lutte des classes au sein du Tiers Etat. Par ailleurs, il ne s’occupera plus, dans ses écrits postérieurs, de ces germes communistes » de la Révolution française à l’exception de Babeuf et n’essaiera jamais d’étudier les affrontements de classes entre bourgeois et bras-nus au cours de la Révolution. Chez le vieux Engels en 1889, on trouve quelques références rapides au conflit entre la Commune Hébert, Chaumette et le Comité de Salut Public Robespierre, mais il n’est pas question du courant enragé représenté par Jacques Roux.[21] Parmi ces figures de précurseurs, Babeuf est donc le seul qui semble réellement important aux yeux de Marx et d’Engels, qui s’en réfèrent à plusieurs reprises. Par exemple, dans l’article contre Heinzen 1847, Marx observe La première apparition d’un parti communiste réellement agissant se trouve dans le cadre de la révolution bourgeoise, au moment où la monarchie constitutionnelle est supprimée. Les républicains les plus conséquents, en Angleterre les Niveleurs, en France Babeuf, Buonarroti, sont les premiers à avoir proclamé ces questions sociales. La conspiration de Babeuf, décrite par son ami et compagnon Buonarroti, montre comment ces républicains ont puisé dans le mouvement de l’histoire l’idée qu’en éliminant la question sociale de la monarchie ou de la république, on n’avait pas encore résolu la moindre question sociale dans le sens du prolétariat ». D’autre part, la phrase, dans le Manifeste Communiste », qui décrit les premières tentatives du prolétariat pour imposer directement son propre intérêt de classe » – tentatives qui ont eu lieu dans la période du bouleversement de la société féodale -, se réfère elle aussi à Babeuf[22] explicitement mentionné dans ce contexte. Cet intérêt est compréhensible, dans la mesure où plusieurs courants communistes dans la France d’avant 1848 étaient plus ou moins directement inspirés par le babouvisme. Mais la question des mouvements populaires sans-culottes » anti-bourgeois – et plus avancés que les Jacobins – des années 1793-1794 reste peu abordée par Marx ou Engels. Une révolution permanente ? Peut-on dire dans ces conditions que Marx a perçu, dans la Révolution française, non seulement la révolution bourgeoise mais aussi une dynamique de révolution permanente, en embryon de révolution prolétarienne » débordant du cadre strictement bourgeois ? Oui et non… Il est vrai, comme nous l’avons vu plus haut, que Marx utilise en 1843-1844 le terme révolution permanente » pour désigner la politique de la Terreur. Daniel Guérin interprète cette formule comme allant dans le sens de sa propre interprétation de la Révolution française Marx employa l’expression de révolution permanente à propos de la Révolution française. Il montra que le mouvement révolutionnaire de 1793 tenta un moment de dépasser les limites de la révolution bourgeoise ».[23] Cependant, le sens de l’expression chez Marx dans La Question Juive n’est pas du tout identique à celui que lui attribue Guérin la révolution permanente » ne désigne pas à ce moment un mouvement social, semi-prolétarien, qui essaie de développer la lutte de classes contre la bourgeoisie – en débordant le pouvoir jacobin -, mais une vaine tentative de la vie politique » incarnée par les Jacobins pour s’émanciper de la société civile/bourgeoise et supprimer celle-ci par la guillotine. La comparaison que Marx esquisse un an plus tard La Sainte-Famille entre Robespierre et Napoléon, ce dernier étant censé accomplir la Terreur en remplaçant la révolution permanente par la guerre permanente », illustre bien la distance entre cette formule et l’idée d’un germe de révolution prolétarienne. L’autre exemple que donne Guérin dans le même paragraphe est un article de janvier 1849 où Engels indique la révolution permanente » comme un des traits caractéristiques de la glorieuse année 1793 ». Or, dans cet article, Engels mentionne comme exemple contemporain de cette révolution permanente » le soulèvement national/populaire hongrois de 1848 dirigé par Lajos Kossuth, qui était pour sa nation Danton et Carnot en une seule personne ». Il est évident que pour Engels ce terme était simplement synonyme de mobilisation révolutionnaire du peuple et n’avait pas du tout le sens d’une transcroissance socialiste de la révolution.[24] Ces remarques ne visent pas à critiquer Daniel Guérin mais au contraire à mettre en relief la profonde originalité de sa démarche il n’a pas simplement développé des indications déjà présentes chez Marx et Engels, mais a formulé, en utilisant la méthode marxiste, une interprétation nouvelle, qui met en évidence la dynamique permanentiste » du mouvement révolutionnaire des bras-nus en 1793-1794. Cela dit il n’y a pas de doute que l’expression révolution permanente » est étroitement associée, chez Marx et Engels, aux souvenirs de la Révolution française. Ce lien se situe à trois niveaux -L’origine immédiate de la formule renvoie probablement au fait que les clubs révolutionnaires se déclaraient souvent comme assemblés en permanence ». Cette expression apparaît d’ailleurs dans un des livres allemands sur la révolution que Marx avait lu en 1843-1844.[25] -L’expression implique aussi l’idée d’une avancée ininterrompue de la révolution, de la monarchie à la constitutionnelle, de la république girondine à la jacobine, etc. -Dans le contexte des articles de 1843-1844, elle suggère une tendance de la révolution politique dans sa forme jacobine à devenir une fin en soi et à entrer en conflit avec la société civile/bourgeoise. En revanche, l’idée de révolution permanente au sens fort – celui du marxisme révolutionnaire du XXe siècle – apparaît chez Marx pour la première fois en 1844, à propos de l’Allemagne. Dans l’article Contributions à la critique de la philosophie du droit de Hegel », il constate l’incapacité pour la bourgeoisie allemande de remplir son rôle révolutionnaire au moment où elle se met en lutte contre la royauté et la noblesse, le prolétaire est déjà engagé dans le combat contre le bourgeois. A peine la classe moyenne ose-t-elle concevoir, de son point de vue, la pensée de son émancipation, que déjà l’évolution des conditions sociales et le progrès de la théorie politique déclare ce point de vue périmé, ou du moins problématique ». Il s’ensuit qu’en Allemagne, ce n’est pas la révolution radicale, l’émancipation universellement humaine qui est […] un rêve utopique ; c’est bien plutôt la révolution partielle, la révolution purement politique, la révolution qui laisse subsister les piliers de la maison ». En d’autres termes En France, l’émancipation partielle est le fondement de l’émancipation universelle. En Allemagne, l’émancipation universelle est la condition sine qua non de toute émancipation partielle.[26] C’est donc en opposition au modèle purement politique », partiel » de la Révolution française que s’esquisse, dans un langage encore philosophique l’idée que la révolution socialiste devra, dans certains pays, accomplir les tâches historiques de la révolution démocratique-bourgeoise. Ce n’est qu’en mars 1850, dans la circulaire à la Ligue des Communistes, que Marx et Engels vont fusionner l’expression française avec l’idée allemande, la formule inspirée par la révolution de 1789-1794 avec la perspective d’une transcroissance prolétarienne de la révolution démocratique allemande Tandis que les petits-bourgeois démocratiques veulent terminer la révolution au plus vite … il est de notre intérêt et de notre devoir de rendre la révolution permanente, jusqu’à ce que toute les classes plus ou moins possédantes aient été chassées du pouvoir, que le prolétariat ait conquis le pouvoir public » dans les principaux pays du monde, et concentré dans ses mains les forces productives décisives ».[27] C’est dans ce document que l’expression révolution permanente » gagne pour la première le sens qu’elle aura par la suite au cours du XXe siècle notamment chez Trotsky. Dans sa nouvelle conception, la formule garde de son origine et du contexte historique de la Révolution française surtout le deuxième aspect mentionné ci-dessus l’idée d’une progression, d’une radicalisation et d’un approfondissement ininterrompus de la révolution. On retrouve aussi l’aspect de la confrontation avec la société civile/bourgeoise mais contrairement au modèle jacobin de 1793, celle-ci n’est plus l’œuvre terroriste nécessairement vouée à l’échec de la sphère politique en tant que telle – qui essaie en vain de s’attaquer à la propriété privée par la guillotine – mais bien de l’intérieur de la société civile elle-même, sous la forme de révolution sociale prolétarienne. Quel héritage ? Quel est donc l’héritage de la Révolution française pour le marxisme du XXe siècle ? Comme nous l’avons vu, Marx pensait que le prolétariat socialiste devait se débarrasser du passé révolutionnaire du XVIIIe siècle. La tradition révolutionnaire lui apparaît comme un phénomène essentiellement négatif La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crises révolutionnaires qu’ils appellent craintivement les esprits du passé à leur rescousse, qu’ils leurs empruntent leurs noms, leurs mot d’ordres, leurs costumes. … Les révolutions antérieures avaient besoin de réminiscences historiques pour se dissimuler à elles-mêmes leur propre contenu. La révolution du XIXe siècle doit laisser les morts enterrer leurs morts pour réaliser son propre objet. »[28] Bien entendu, cette remarque se situe dans un contexte précis, celui d’une polémique de Marx contre la caricature de Montagne » des années 1848-1852, mais elle présente aussi une visée plus générale. Il me semble que Marx a à la fois raison et tort… Il a raison, dans la mesure où les marxistes ont souvent voulu s’inspirer, au cours du XXe siècle, du paradigme de la Révolution française, avec des résultats assez négatifs. C’est le cas, tout d’abord, du marxisme russe, dans ses deux grandes branches Plékhanov et les mencheviques – qui croyaient que la bourgeoisie démocratique russe allait jouer dans la lutte contre le tsarisme le même rôle révolutionnaire que la bourgeoisie française a joué selon Marx dans la révolution de 1789. A partir de ce moment, le concept de bourgeoisie révolutionnaire »est entré dans le vocabulaire des marxistes et est devenu un élément clé dans l’élaboration des stratégies politiques – en ignorant l’avertissement de Marx, à propos de l’Allemagne mais avec des indications plus générales les classes bourgeoises qui arrivent trop tard qui sont déjà menacées par le prolétariat ne pourront pas avoir une pratique révolutionnaire conséquente. Bien entendu, grâce au stalinisme, le dogme de la bourgeoisie démocratique-révolutionnaire ou nationale et l’idée d’une répétition – dans des nouvelles conditions – du paradigme de 1789 ont été une composante essentielle de l’idéologie du mouvement communiste dans les pays coloniaux, semi-coloniaux et dépendants, depuis 1926, avec des conséquences néfastes pour les classes dominées. Lénine et les bolcheviques qui n’avaient pas, eux, des illusions sur la bourgeoisie libérale russe, mais qui avaient pris surtout avant 1905, le jacobinisme comme modèle politique. Il en résultait une conception souvent autoritaire du parti, de la révolution et du pouvoir révolutionnaire… Rosa Luxemburg et Léon Trotsky vont critiquer – notamment au cours des années 1903-1905 – ce paradigme jacobin, en insistant sur la différence essentielle entre l’esprit, les méthodes, les pratiques et les formes d’organisation marxistes et celles de Robespierre et ses amis. On peut considérer L’Etat et la Révolution, de Lénine, comme un dépassement de ce modèle jacobin. Traiter Staline et ses acolytes d’héritiers du jacobinisme serait trop injuste envers les révolutionnaires de 1793, et comparer la Terreur du Comité de Salut Public avec celle du GPU des années 1930 est une absurdité historique évidente. En revanche, on peut repérer la présence d’un élément jacobin chez un marxiste aussi subtile et novateur qu’Antonio Gramsci. Tandis que, dans ses articles de 1919 pour Ordine Nuovo, il proclamait que le parti prolétarien ne doit pas être un parti qui se sert de la masse pour tenter une imitation héroïque des Jacobins français », dans ses Cahiers de Prison des années 1930, on trouve une vision assez autoritaire du parti d’avant-garde présentée explicitement comme l’héritier légitime de la tradition de Machiavel et des Jacobins.[29] A un autre niveau, il me semble toutefois que Marx avait tort de nier toute valeur pour le combat socialiste à la tradition révolutionnaire de 1789-1794. Sa propre pensée en est un excellent exemple l’idée même de révolution dans ses écrits et ceux d’Engels, comme mouvement insurrectionnel des classes dominées qui renverse un Etat oppresseur et un ordre social injuste, a été dans une très large mesure inspirée par cette tradition… D’une façon plus générale, la grande Révolution française fait partie de la mémoire collective du peuple travailleur – en France, en Europe et dans le monde entier – et constitue une des sources vitales de la pensée socialiste, dans toutes ses variantes communisme et anarchisme y compris. Contrairement à ce qu’avait écrit Marx dans Le Dix-Huit Brumaire, sans poésie du passé », il n’y a pas de rêve d’avenir… D’une certaine manière, l’héritage de la Révolution française reste encore aujourd’hui, vivant, actuel, actif. Il garde quelque chose d’inachevé… Il contient une promesse non encore accomplie. Il est le commencement d’un processus qui n’est pas encore terminé. La meilleure preuve en est les tentatives répétées et insistantes de mettre fin, une bonne fois pour toutes, officiellement et définitivement, à la Révolution française. Napoléon a été le premier à décréter, le Dix-Huit Brumaire, que la révolution était finie. D’autres se sont livrés, au cours des siècles, à ce type d’exercices, repris aujourd’hui avec un bel aplomb par François Furet. Or, qui aurait de nos jours l’idée saugrenue de déclarer terminée » la Révolution anglaise de 1648 ? Ou la Révolution américaine de 1778 ? Ou la Révolution de 1830 ? Si l’on s’acharne tellement sur celle de 1789-1794, c’est précisément parce qu’elle est loin d’être terminée – c’est à dire parce qu’elle continue à manifester ses effets dans le champ politique et dans la vie culturelle, dans l’imaginaire social et dans les luttes idéologiques en France et ailleurs. Quels sont les aspects de cet héritage les plus dignes d’intérêts ? Quelles sont les esprits du passé Marx qui méritent d’être évoqués deux cent ans après ? Quels sont les éléments de la tradition révolutionnaire de 1789-1794 qui témoignent le plus profondément de cet inachèvement ? On pourrait en mentionner au moins quatre, parmi les plus importants 1. La Révolution française a été un moment privilégié dans la constitution du peuple opprimé – la masse innombrable Marx des exploités – comme sujet historique, comme acteur de sa propre libération. Dans ce sens, elle a été un pas gigantesque dans ce que Ernst Bloch appelle la marche debout de l’Humanité » – un processus historique qui est encore loin d’être achevé… Bien sûr, on en trouve des précédents dans les mouvements antérieurs la Guerre des Paysans du XVIe siècle, la Révolution anglaise du XVIIe siècle, mais aucun n’atteint la clarté, la force politique et morale, la vocation universelle et hardiesse spirituelle de la révolution de 1789-1974 – jusqu’à cette époque, la plus colossale Marx de toutes. 2. Au cours de la Révolution française sont apparus des mouvements sociaux dont les aspirations dépassaient les limites bourgeoises du processus initié en 1789. Les principales forces de ce mouvement – les bras-nus, les femmes républicaines, les Enragés, les Egaux et leurs porte-paroles Jacques Roux, Leclerc, etc. – ont été vaincues, écrasées, guillotinées. Leur mémoire – systématiquement refoulée de l’histoire officielle – fait partie de la tradition des opprimés dont parlait Walter Benjamin, la tradition des ancêtres martyrisés dont se nourrit le combat d’aujourd’hui. Les travaux de Daniel Guérin et Maurice Dommanget – deux marginaux extérieurs à l’historiographie universitaire – ont sauvé de l’oubli les bras-nus et les Enragés, tandis que des recherches plus récentes découvrent peu à peu toute la richesse de la moitié cachée » du peuple révolutionnaire les femmes. 3. La Révolution française a fait germer les idées d’un nouvel état du monde », les idées communistes le cercle social », Babeuf, Sylvain Maréchal, François Bossel, etc. et féministes Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt. L’explosion révolutionnaire a libéré des rêves, des images de désir et des exigences sociales radicales. Dans ce sens aussi elle est porteuse d’un avenir qui reste ouvert et inachevé. 4. Les idéaux de la Révolution française – Liberté, Egalité, Fraternité, les Droits de l’Homme notamment dans leur version de 1793, la souveraineté du Peuple – contiennent un surplus utopique »Ernest Bloch qui déborde l’usage qu’en a fait la bourgeoisie. Leur réalisation effective exige l’abolition de l’ordre bourgeois. Comme le souligne avec une force visionnaire Ernest Bloch, liberté, égalité, fraternité font aussi partie des engagements qui ne furent pas honorés, ils ne sont donc pas encore réglés, éteints ». Ils possèdent en eux cette promesse, et cette teneur utopique concrète d’une promesse » qui ne sera réalisée que par la révolution socialiste et par la société sans classe. En un mot liberté, égalité, fraternité – l’orthopédie telle qu’on l’a tentée, de la marche debout, de la fierté humaine – renvoie bien au-delà de l’horizon bourgeois ».[30] Conclusion et morale de l’Histoire avec un H » majuscule la Révolution française de 1789-1794 n’a été qu’un début. Le combat continue… Ce texte a été publié dans l’ouvrage collectif Permanences de la Révolution, Paris, Éditions la Brèche, 1989. La retranscription et les intertitres ont été établis par le site Notes [1] K. Marx, Die Deutsche Ideologie », 1846, Berlin, Dietz Verlag, 1960, p. 92. [2] K. Marx, Die Heilige Familie », 1845, Berlin, Dietz Verlag, 1953, p. 196. [3] K. Marx, La bourgeoisie et la contre-révolution », 1848, dans Marx et Engels, Sur la Révolution française » SRF, Messidor, 1985, p. 121. Outre ce recueil préparé pour les Editions Sociales par Claude Mainfroy, il en existe un autre, contenant uniquement les écrits de Marx avec une longue introduction de F. Furet rassemblés par Lucien Calviez Marx et la Révolution française » MRF, Flammarion, 1986. Les deux recueils sont incomplets. J’utilise tantôt l’un, tantôt l’autre, et parfois l’original allemand notamment pour les textes qui ne figurent dans aucun des recueils. [4] K. Marx, Le Dix-Huit Brumaire », cité dans SRF, p. 148 ; – Id., La Guerre Civile en France » premier et second essai de rédaction, cité dans SRF, p. 187-192. [5] F. Furet, Marx et la Révolution française », Flammarion, 1986, p. 81-84. Cf. p. 83 Mais pour affirmer l’universalité abstraite de la liberté, la Révolution a dû procéder par une scission entre société civile et Etat, en déduire, pour ainsi dire, le politique du social. C’est son erreur, c’est son échec, en même temps que celui des théories du contrat, et notamment de Rousseau. » [6] K. Marx, Introduction à la Contribution à la Critique de la Philosophie du Droit de Hegel », 1944, NRF, p. 152. [7] K. Marx, La bourgeoisie et la contre-révolution », 1848, dans Marx et Engels, Sur la Révolution française » SRF, Messidor, 1985, p. 123. [8] K. Marx, Projet de Loi sur l’abrogation des charges féodales », 1848, SRF, p. 107. [9] K. Marx, L’Idéologie allemande », cité dans NRF p. 187. [10] K. Marx, La critique moralisante et la morale critique contre Karl Heinzen », NRF p. 207. [11] K. Marx, L’Idéologie allemande », cité dans NRF p. 184 et 181. [12] K. Marx, La critique moralisante et la morale critique contre Karl Heinzen », SRF p. 90. [13] K. Marx, La Question Juive », 1844, Oeuvres Philosophiques, Costes, 1934, p. 180-181. Je reviendrai plus bas sur le sens qu’il faudrait attribuer à l’expression révolution à l’état permanent » dans ce contexte. [14] K. Marx, La Sainte-Famille », 1845, cité dans NRF p. 170-171. [15] K. Marx, Le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte », 1852, cité dans SRF p. 145-146. [16] K. Marx, La bourgeoisie et la contre-révolution », 1848, dans Marx et Engels, Sur la Révolution française » SRF, Messidor, 1985, p. 121. Cf. aussi l’article contre Karl Heinzen de 1847 En assénant ces violents coups de masse, la Terreur ne devait donc servir en France qu’à faire disparaître du territoire français, comme par enchantement, les ruines féodales. La bourgeoisie timorée et conciliante n’eût pas eu assez de plusieurs décennies pour accomplir cette besogne. » SRF, p. 90. [17] K. Marx et F. Engels, Adresse de l’autorité centrale à la Ligue des Communistes », mars 1850, cité dans SRF, p. 137 et 138. [18] Daniel Guérin, La lutte de classes sous la Première République », Gallimard, 1946, p. 12. [19] Cf. SRF p. 103, 115, 118 ; – NRF, p. 238, 247. [20] Cité dans SRF p. 62. [21] Lettre d’Engels à Karl Kautsky, 20 février 1889, cité dans SRF p. 245-246. [22] K. Marx, La critique moralisante et la morale critique contre Karl Heinzen », est cité dans SRF p. 91 et le passage du Manifeste » se trouve dans NRF p. 215. [23] Daniel Guérin, La lutte de classes sous la Première République », Gallimard, 1946, p. 7. [24] Ibid. Cf. Engels Der Magyarische Kampf », Marx-Engels Werke, Dietz Verlag, Berlin 1961, Tome 6, p. 166. [25] Cf. W. Wachsmuth, Geschichte Frankreichs im Revolutionalter », Hambourg, 1842, Vol. 2, p. 341 Von den Jakobineren ging die nachricht ein, dass sie in Permanenz erklärt hatten. ». [26] K. Marx, Contribution à la Critique de la Philosophie du Droit de Hegel », 1944, cité dans NRF, p. 151-153. [27] K. Marx et F. Engels, Adresse de l’autorité centrale à la Ligue des Communistes », mars 1850, Karl Marx devant les jurés de Cologne », Costes 1939, p. 238. [28] K. Marx, Le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte », 1852, cité dans SRF p. 245-247. [29] A. Gramsci, Ordine Nuovo », Einaudi, Turin, 1954, p. 139-140 ; – Note sul Machiaveli, sul la politica e sul lo stato moderno », Einaudi, Turin, 1955, p. 6 à 8, 18, 26. [30] Ernst Bloch, Droit naturel et dignité humaine », Payot, 1976, p. 178-179.
Pour que le complotisme se hausse à une vision globale de l’Histoire, il fallait que se produise un grand bouleversement qui paraisse inexplicable. Telle est la Révolution française un événement qui en moins de trois ans balaie la plus ancienne monarchie d’Europe, dont personne n’arrive à freiner le cours ni à stopper la radicalisation, qui voit la France, réduite à ses seules forces, parvenir à tenir tête aux coalitions européennes, et bouleverse finalement presque toute l’Europe continentale. Comment rendre compte de cet événement – de cette catastrophe, pensent les hommes qui lui sont hostiles ? Joseph de Maistre, dans ses Considérations sur la France 1796, estime que l’action de Dieu est derrière tout cela la France était selon lui le pays le plus influent de la chrétienté, elle a démoralisé » l’Europe en diffusant les Lumières, elle est donc punie afin qu’elle retrouve le chemin du catholicisme. L’abbé Barruel est un jésuite. Il a connu en mars 1764 l’expulsion des jésuites décidée par Louis XV, et la suppression de l’ordre en 1773 par le pape Clément XIV. À l’été 1774, il est devenu précepteur des princes saxons. Cultivé, il aime la littérature, mais la Révolution, dont il suit les débuts en France, lui permet de développer sa véritable vocation de polémiste. Comme une grande moitié des catholiques, il refuse la Constitution civile du clergé, puis quitte la France lorsque la monarchie s’effondre, le 10 août 1792, et se réfugie en Angleterre. À partir de 1798, il fait paraître ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme 5 volumes et deux volumes abrégés, 1798-1799 présentant la révolution comme le résultat d’un complot maçonnique, idée qui avait déjà été développée par l’Écossais John Rodison en 1797. La conspiration », pour reprendre le terme qu’il utilise, a d’abord été celle de Voltaire, Diderot, d’Alembert et Frédéric II. Puis elle a gagné les milieux de la franc-maçonnerie qui s’est développée au XVIIIe siècle par le biais des Illuminati » de Bavière. Elle vise à supprimer le christianisme et la royauté, pour aboutir au triomphe des idées cosmopolites des Lumières. Mais qui sont les fameux Illuminati ? Il s’agit d’un ordre, d’une société secrète diffusant les idées radicales des Lumières d’où son nom fondée par le professeur de droit Adam Weishaupt 1748-1830. En 1776, il ne s’agit encore que d’un regroupement de ses anciens élèves. Mais des relations maçonniques de Weishaupt le structurent en un véritable ordre qui est reconnu en 1782 par la franc-maçonnerie. Il s’étend jusqu’à compter environ 300 membres. En 1785, l’ordre est interdit par les autorités bavaroises, en même temps que l’ensemble de la franc-maçonnerie est réprimé en Bavière, et Wesphaupt doit passer en Saxe. Pour Barruel, l’histoire des Illuminati ne s’arrête pas en 1785. Ils subvertissent et dominent l’ensemble de la franc-maçonnerie, engendrant les Jacobins. Mirabeau et La Fayette, ne sont que leurs instruments… L’œuvre de Barruel nous permet de saisir quelques-uns des traits du complotisme le complotisme part souvent de faits réels, de constats de détail. Mais il en grossit démesurément la portée. Il existe bien dans la société pré-révolutionnaire, des réseaux, des sociétés parfois secrètes, des clubs, qui créent des solidarités et qui diffusent une idéologie. La franc-maçonnerie, comme les Académies de province, tout ce que l’on appelle depuis Augustin Cochin les sociétés de pensée », ont bien été des lieux de diffusion des idées des Lumières. Depuis les travaux de Daniel Mornet dans l’entre-deux-guerres, l’histoire culturelle a été très attentive aux canaux de diffusion des idées nouvelles non seulement dans les élites, mais dans des secteurs plus larges de l’opinion Roger Chartier. Chaque fois que la pensée complotiste découvre un lieu où s’échange des idées, et où des membres de l’élite politique, administrative ou culturelle se retrouvent, elle en déduit l’existence d’un complot. Quand l’abbé Barruel lit une lettre de Voltaire à d’Alembert 1761 dans laquelle le philosophe souhaite que Frédéric II protège une petite colonie de philosophes qui s’installeraient à Clèves pour y écrire à l’abri de toute censure, il y voit les débuts de la conspiration révolutionnaire. Chaque citation est interprétée comme un indice révélant une réalité volontairement dissimulée. Et cela d’autant plus que les circonstances ne pèsent rien, car l’Histoire est toute entière déterminée par l’action de groupes organisés. On peut citer la préface du premier volume des Mémoires Dans cette Révolution française, tout jusqu’à ses forfaits les plus épouvantables, tout a été prévu, médité, combiné, résolu, statué ; tout a été l’effet de la plus profonde scélératesse, puisque tout a été préparé, amené par des hommes qui avaient seul le fil des conspirations longtemps ourdies dans des sociétés secrètes, et qui ont su choisir et hâter les moments propices au complot. » p. XIV. Certes, l’histoire de la franc-maçonnerie est bien celle d’une société qui a eu de l’influence, qui regroupait des opposants au régime en place, puis, sous la Troisième République, d’une structure de concertation des républicains surtout radicaux tant qu’il n’y a pas eu de partis politiques vraiment structurés ils apparaissent en France avec la loi de 1901 ; la maçonnerie fonctionne comme une sorte de lobby » laïque parmi d’autres à partir des années 1870, constat que l’on peut aisément documenter. La spécificité du complotisme consiste à lui accorder une homogénéité et une organisation parfaite autour d’un projet stratégique ultra-déterminé, ainsi qu’une toute-puissance absolue. À sa place dans l’histoire de la sociabilité politique et d’une histoire de l’opinion, la franc-maçonnerie offre un piètre Deus ex machina de l’Histoire. Le dévoilement d’une histoire secrète fascine, et il est bien utile à l’économie Interne du complotisme la disparition des Illuminati en 1785 en fait un acteur fantasmatique idéal. Et dans ce fantasme, se mêlent intimement réalité et fiction. Le romancier Dan Brown fait ainsi paraître en 2000 Anges et Démons, et contribue puissamment au retour » des Illuminati, qui cette fois veulent faire sauter le Vatican. Parallèlement, les Illuminati sont devenus sur Internet les acteurs non plus de la Révolution, mais de la mondialisation, autre phénomène bouleversant le monde que nous connaissons et dont l’explication est longue et complexe…
CHAPITRE sur l’histoire de France. LES hommes ne savent guère que l’histoire de leur temps ; et l’on dirait, en lisant les déclamations de nos jours, que les huit siècles de la monarchie qui ont précédé la révolution françoise, n’ont été que des temps tranquilles, et que la nation étoit alors sur des roses. On oublie les templiers brûlés sous Philippe-le-Bel ; les triomphes des Anglois sous les Valois ; la guerre de la Jacquerie ; les assassinats du duc d’Orléans et du duc de Bourgogne ; les cruautés perfides de Louis XI ; les protestans françois condamnés a d’affreux supplices sous François Ier, pendant qu’il s’allioit lui-même aux protestans d’Allemagne ; les horreurs de la ligue surpassées toutes encore par le massacre de la Saint-Barthélemi ; les conspirations contre Henri IV, et son assassinat, œuvre effroyable des ligueurs ; les échafauds arbitraires élevés par le cardinal de Richelieu ; les dragonnades, la révocation de l’édit de Nantes, l’expulsion des protestans et la guerre des Cévennes, sous Louis XIV ; enfin les querelles plus douces, mais non moins importantes, des parlemens sous Louis XV. Des troubles sans fin se sont élevés pour obtenir la liberté telle qu’on la concevoit à différentes périodes, soit féodale, soit religieuse, enfin représentative ; et, si l’on en excepte les règnes où des monarques, tels que François Ier, et surtout Louis XIV, ont eu la dangereuse habileté d’occuper les esprits par la guerre, il ne s’est pas écoulé, pendant l’espace de huit siècles, vingt-cinq ans durant lesquels, ou les grands vassaux armés contre les rois, ou les paysans soulevés contre les seigneurs, ou les réformés se défendant contre les catholiques, ou les parlemens se prononçant contre la cour, n’aient essayé d’échapper au pouvoir arbitraire, le plus insupportable fardeau qui puisse peser sur un peuple. Les troubles civils, aussi-bien que les violences auxquelles on a eu recours pour les étouffer, attestent que les François ont lutté autant que les Anglais pour obtenir la liberté légale, qui seule peut faire jouir une nation du calme, de l’émulation et de la prospérité. Il importe de répéter à tous les partisans des droits qui reposent sur le passé, que c’est la liberté qui est ancienne, et le despotisme qui est moderne. Dans tous les états européens, fondés au commencement du moyen âge, le pouvoir des rois a été limité par celui des nobles ; les diètes en Allemagne, en Suède, en Danemark, avant sa charte de servitude, les parlemens en Angleterre, les cortès en Espagne, les corps intermédiaires de tout genre en Italie, prouvent que les peuples du Nord ont apporté avec eux des institutions qui resserroient le pouvoir dans une classe, mais qui ne favorisoient en rien le despotisme. Les Francs n’ont jamais reconnu leurs chefs pour despotes. L’on ne peut nier que, sous les deux premières races, tout ce qui avoit droit de citoyen, c’est-à-dire, les nobles, et les nobles étoient les Francs, ne participât au gouvernement. Tout le monde sait, dit M. de Boulainvilliers, qui certes n’est pas philosophe, que les François étoient des peuples libres qui se choisissoient des chefs sous le nom de rois, pour exécuter des lois qu’eux-mêmes avoient établies, ou pour les conduire à la guerre, et qu’ils n’avoient garde de considérer les rois comme des législateurs qui pouvoient tout ordonner selon leur bon plaisir. Il ne reste aucune ordonnance des deux premières races de la monarchie qui ne soit caractérisée du consentement des assemblées générales des champs de mars ou de mai ; et même aucune guerre ne se faisoit alors sans leur approbation. » La troisième race des rois françois se fonda sur le régime féodal ; les deux précédentes tenoient de plus près à la conquête. Les premiers princes de la troisième race s’intituloient Rois par la grâce de Dieu et par le consentement du peuple ; et ensuite la formule de leur serment contenoit la promesse de conserver les lois et les droits de la nation. Les rois de France, depuis saint Louis jusqu’à Louis XI, ne se sont point arrogé le droit de faire des lois sans le consentement des états généraux. Mais les querelles des trois ordres, qui ne purent jamais s’accorder, les obligèrent à recourir aux rois comme médiateurs ; et les ministres se sont servis habilement de cette nécessité, ou pour ne pas convoquer les états généraux, ou pour les rendre inutiles. Lorsque les Anglais entrèrent en France, Édouard III dit, dans sa proclamation, qu’il venoit rendre aux François leurs droits qu’on leur avoit ôtés. Les quatre meilleurs rois de France, saint Louis, Charles V, Louis XII, et surtout Henri IV, chacun suivant les idées de son siècle, ont voulu fonder l’empire des lois. Les croisades ont empêché Saint Louis de consacrer tout son temps au bien du royaume. Les guerres contre les Anglais et la captivité de Jean-le-Bon, ont absorbé d’avance les ressources que préparoit la sagesse de son fils Charles V. La malheureuse expédition d’Italie, mal commencée par Charles VIII, mal continuée par Louis XII, a privé la France d’une partie des biens que ce dernier lui destinoit ; et les ligueurs, les atroces ligueurs, étrangers et fanatiques, ont arraché au monde le roi, l’homme le meilleur, et le prince le plus grand et le plus éclairé que la France ait produit, Henri IV. Néanmoins malgré les obstacles singuliers qui ont arrêté la marche de ces quatre souverains, supérieurs de beaucoup à tous les autres, ils se sont occupés, pendant leur règne, à reconnoître des droits qui limitoient les leurs. Saint-Louis continua les affranchissemens des communes, commencés par Louis-le-Gros ; il fit des règlemens pour assurer l’indépendance et la régularité de la justice ; et, chose remarquable, lorsqu’il fut choisi par les barons anglais pour arbitre entre eux et leur monarque Henri III, il blâma les barons rebelles, mais il fut d’avis que Henri III devoit être fidèle à la charte qu’il avoit jurée. Celui qui resta prisonnier en Afrique, pour ne pas manquer à ses sermens, pouvoit-il énoncer une autre opinion ? J’aimerois mieux, disoit-il, qu’un étranger de l’extrémité de l’Europe, qu’un Écossais vînt gouverner la France, plutôt que mon fils, s’il ne devoit pas être sage et juste. » Charles V, pendant qu’il n’étoit que régent, convoqua les états généraux de 1355, les plus remarquables de l’histoire de France, par les réclamations qu’ils firent en faveur de la nation. Ce même Charles V, devenu roi, assembla les états généraux en 1369, afin d’en obtenir l’impôt des gabelles, alors établi pour la première fois ; il permit aux bourgeois de Paris d’acheter des fiefs ; mais, comme les étrangers occupoient alors une partie du royaume, l’on peut aisément concevoir que le premier intérêt d’un roi de France étoit de les repousser et cette cruelle situation fut cause que Charles V se permit d’exiger quelques impôts sans le consentement de la nation. Mais, en mourant, il déclara qu’il s’en repentoit, et reconnut qu’il n’en avoit pas eu le droit. Les troubles intérieurs, combinés avec les invasions des Anglais, rendirent pendant long-temps la marche du gouvernement très-difficile. Charles VII établit le premier les troupes de ligne ; funeste époque dans l’histoire des nations ! Louis XI, dont le nom suffit, comme celui de Néron ou de Tibère, essaya de s’arroger le pouvoir absolu. Il fit quelques pas dans la route que le cardinal de Richelieu a si bien suivie depuis ; mais il rencontra dans les parlemens une grande opposition. En général, ces corps ont donné de la consistance aux lois en France, et il n’est presque pas une de leurs remontrances où ils ne rappellent aux rois leurs engagemens envers la nation. Ce même Louis XI étoit encore bien loin cependant de se croire un roi sans limites ; et, dans l’instruction qu’il laissa en mourant à son fils Charles VIII. il lui dit Quand les rois ou les princes n’ont regard à la loi, en ce faisant, ils font leur peuple serf, et perdent le nom de roi ; car nul ne doit être appelé roi fors celui qui règne et seigneurie sur les Francs. Les Francs de nature aiment leur seigneur ; mais les serfs naturellement haïssent comme les esclaves leurs maîtres. » Tant il est vrai que, par testament du moins, les tyrans mêmes ne peuvent s’empêcher de blâmer le despotisme ! Louis XII, surnommé le Père du peuple, soumit à la décision des états généraux le mariage du comte d’Angoulême, depuis François Ier, avec sa fille Claude, et le choix de ce prince pour successeur. La continuation de la guerre d’Italie étoit impolitique ; mais, comme Louis XII diminua les impôts par l’ordre qu’il mit dans les finances, et qu’il vendit ses propres domaines pour subvenir aux dépenses de l’état, le peuple ressentit moins sous lui, qu’il n’auroit fait sous tout autre monarque, les inconvéniens de cette expédition. Dans le concile de Tours, le clergé de France, d’après les désirs de Louis XII, déclara qu’il ne devoit point une obéissance implicite au pape. Lorsque des comédiens s’avisèrent de représenter une pièce pour se moquer de la respectable avarice du roi, il ne souffrit pas qu’on les punît, et dit ces paroles remarquables Ils peuvent nous apprendre des vérités utiles. Laissons-les se divertir, pourvu qu’ils respectent l’honneur des dames. Je ne suis pas fâché que l’on sache que, sous mon règne, on a pris cette liberté impunément. » La liberté de la presse n’étoit-elle pas tout entière dans ces paroles ? Car alors la publicité du théâtre étoit bien plus grande que celle des livres. Jamais un monarque vraiment vertueux ne s’est trouvé en possession de la puissance souveraine, sans avoir désiré de modérer sa propre autorité, au lieu d’empiéter sur les droits des peuples ; les rois éclairés veulent limiter le pouvoir de leurs ministres et de leurs successeurs. Un esprit de lumière se fait toujours sentir suivant la nature des temps, dans tous les hommes d’état de premier rang, ou par leur raison, ou par leur âme. Les premiers jours du seizième siècle virent naître la réforme religieuse dans les états les plus éclairés de l’Europe en Allemagne, en Angleterre, bientôt après en France. Loin de se dissimuler que la liberté de conscience tient de près à la liberté politique, il me semble que les protestans doivent se vanter de cette analogie. Ils ont toujours été et seront toujours des amis de la liberté ; l’esprit d’examen en matière de religion, conduit nécessairement au gouvernement représentatif, en fait d’institutions politiques. La proscription de la raison sert à tous les despotismes, et seconde toutes les hypocrisies La France fut sur le point d’adopter la réformation à la même époque où elle se consolida, en Angleterre ; les plus grands seigneurs de l’état, Condé, Coligny, Rohan, Lesdiguières professèrent la foi évangélique. Les Espagnols, guidés par l’infernal génie de Philippe II, soutinrent la Ligue en France, conjointement avec Catherine de Médicis. Une femme de son caractère devoit souhaiter le pouvoir sans bornes, et Philippe II vouloit faire de sa fille une reine de France, au préjudice de Henri IV. On voit que le despotisme ne respecte pas toujours la légitimité. Les parlemens ont refusé cent édits royaux de 1562 à 1589. Néanmoins, le chancelier de l’Hôpital trouva plus d’appui pour la tolérance religieuse dans les états généraux qu’il put rassembler, que dans le parlement. Ce corps de magistrature, très-bon pour maintenir les anciennes lois, comme sont tous les corps, ne participoit pas aux lumières du temps. Des députés élus par la nation peuvent seuls s’associer à ses besoins et à ses désirs, selon chaque époque. Henri IV fut long-temps le chef des réformés ; mais il se vit enfin forcé de céder à l’opinion dominante, bien qu’elle fût celle de ses adversaires. Toutefois il montra tant de sagesse et de magnanimité pendant son règne, que le souvenir de ce peu d’années est plus récent encore pour les cœurs françois, que celui même des deux siècles qui se sont écoulés depuis. L’édit de Nantes, publié en 1598, fondoit la tolérance religieuse pour laquelle on n’a point encore cessé de lutter. Cet édit opposoit une barrière au despotisme ; car, quand le gouvernement est obligé de tenir la balance égale entre deux partis opposés, c’est un exercice continuel de raison et de justice. D’ailleurs, comment un homme tel que Henri IV eût-il désiré le pouvoir absolu ? C’étoit contre la tyrannie de Médicis et des Guise qu’il s’étoit armé ; il avoit combattu pour en délivrer la France, et sa généreuse nature lui inspiroit bien plus le besoin de l’admiration libre, que de l’obéissance servile. Sully mettoit dans les finances du royaume un ordre qui auroit pu rendre l’autorité royale tout-à-fait indépendante des peuples ; mais Henri IV ne faisoit point ce coupable usage d’une vertu, l’économie il convoqua donc l’assemblée des notables à Rouen, et voulut qu’elle fût librement élue, sans que l’influence du souverain eût part au choix de ses membres. Les troubles civils étoient encore bien récens, et l’on auroit pu se servir de ce prétexte pour remettre tous les pouvoirs entre les mains du souverain ; mais c’est dans la vraie liberté que se trouve le remède le plus efficace contre l’anarchie. Chacun sait par cœur les belles paroles de Henri IV à l’ouverture de l’assemblée. La conduite du roi fut d’accord avec son langage il se soumit aux demandes de l’assemblée, bien qu’elles fussent assez impérieuses, parce qu’il avait promis d’obtempérer aux désirs des délégués du peuple. Enfin, le même respect pour la publication de la vérité qu’avoit montré Louis XII, se trouve dans les discours que Henri IV tint à son historien Matthieu contre la flatterie. À l’époque où vivoit Henri IV, les esprits n’étoient tournés que vers la liberté religieuse ; il crut l’assurer par l’édit de Nantes mais, comme il en étoit seul l’auteur, un autre roi put défaire son ouvrage. Chose étonnante ! Grotius prédit sous Louis XIII, dans un de ses écrits, que l’édit de Nantes étant une concession et non pas un pacte réciproque, un des successeurs de Henri IV pourroit changer ce qu’il avoit établi. Si ce grand monarque avoit vécu de nos jours, il n’auroit pas voulu que le bien qu’il faisoit à la France fût précaire comme sa vie, et il auroit donné des garanties politiques à cette même tolérance, dont, après sa mort, la France fut cruellement privée. Henri IV, peu de temps avant de mourir, conçut, dit-on, la grande idée d’établir l’indépendance des divers états de l’Europe par un congrès. Mais ce qui est certain au moins, c’est que son but principal étoit de soutenir le parti des protestans en Allemagne. Le fanatisme, qui le fit assassiner, ne se trompa point sur ses véritables intentions. Ainsi périt le souverain le plus françois qui ait régné sur la France. Souvent nos rois ont tenu de leurs mères un caractère étranger ; mais Henri IV étoit en tout compatriote de ses sujets. Lorsque Louis XIII hérita de sa mère, italienne, une grande dissimulation, on ne reconnut plus le sang du père dans le fils. Qui pourroit croire que la maréchale d’Ancre ait été brûlée comme sorcière, et en présence de la même nation qui venoit, vingt ans auparavant, d’applaudir à l’édit de Nantes ? Il y a des époques où le sort de l’esprit humain dépend d’un homme ; celles-là sont malheureuses, car rien de durable ne peut se faire que par l’impulsion universelle. Le cardinal de Richelieu voulut détruire l’indépendance des grands vassaux de la couronne, et, dans ce but, il attira les nobles à Paris, afin de changer en courtisans les seigneurs des provinces. Louis XI avoit conçu la même idée ; mais la capitale, à cette époque, ne présentoit aucune séduction de société, et la cour encore moins ; plusieurs hommes d’un rare talent et d’une grande âme, d’Ossat, Mornai, Sully, s’étoient développés avec Henri IV ; mais après lui l’on ne vit bientôt plus aucun de ces grands chevaliers, dont les noms sont encore comme les traditions héroïques de l’histoire de France. Le despotisme du cardinal de Richelieu détruisit en entier l’originalité du caractère françois, sa loyauté, sa candeur, son indépendance. On a beaucoup vanté le talent du prêtre ministre, parce qu’il a maintenu la grandeur politique de la France, et sous ce rapport on ne sauroit lui refuser des talens supérieurs ; mais Henri IV atteignoit au même but, en gouvernant par des principes de justice et de vérité. Le génie se manifeste non-seulement dans le triomphe qu’on remporte, mais dans les moyens qu’on a pris pour l’obtenir. La dégradation morale, empreinte sur une nation qu’on accoutume au crime, tôt ou tard doit lui nuire plus que les succès ne l’ont servie. Le cardinal de Richelieu fit brûler comme sorcier un pauvre innocent curé, Urbain Grandier, se prêtant ainsi bassement et perfidement aux superstitions qu’il ne partageoit pas. Il fit enfermer dans sa propre maison de campagne, à Ruelle, le maréchal de Marillac qu’il haïssoit, pour le faire condamner à mort plus sûrement sous ses yeux. M. de Thou porta sa tête sur un échafaud, pour n’avoir pas dénoncé son ami. Aucun délit politique ne fut jugé légalement sous le ministère du cardinal de Richelieu, et des commissions extraordinaires furent toujours nommées pour prononcer sur le sort des victimes. Cependant, de nos jours encore, on a pu vanter un tel homme ! Il est mort à la vérité dans la plénitude de sa puissance précaution bien nécessaire aux tyrans qui veulent conserver un grand nom dans l’histoire. On peut, à quelques égards, considérer le cardinal de Richelieu comme un étranger en France ; sa qualité de prêtre, et de prêtre élevé en Italie, le sépare du véritable caractère françois. Son grand pouvoir n’en est que plus facile à expliquer, car l’histoire fournit plusieurs exemples d’étrangers qui ont dominé les François. Les individus de cette nation sont trop vifs pour s’astreindre à la persévérance qu’il faut pour être despote ; mais celui qui a cette persévérance est très-redoutable dans un pays où, la loi n’ayant jamais régné, l’on ne juge de rien que par l’événement. Le cardinal de Richelieu, en appelant les grands à Paris, les priva de leur considération dans les provinces, et créa cette influence de la capitale sur le reste de la France, qui n’a jamais cessé depuis cet instant. Une cour a nécessairement beaucoup d’ascendant sur la ville qu’elle habite, et il est commode de gouverner l’empire à l’aide d’une très-petite réunion d’hommes ; je dis commode pour le despotisme. On prétend que Richelieu a préparé les merveilles du siècle de Louis XIV, qu’on a souvent mis en parallèle avec ceux de Périclès et d’Auguste. Mais des époques analogues à ces siècles brillans se trouvent chez plusieurs nations sous diverses formes, au moment où la littérature et les beaux-arts apparoissent pour la première fois, après de longs troubles civils ou des guerres prolongées. Les grandes phases de l’esprit humain sont bien plutôt l’œuvre des temps que l’œuvre d’un homme ; car elles se ressemblent toutes entre elles, quelque différens que soient les caractères des principaux chefs contemporains. Après Richelieu, sous la minorité de Louis XIV, quelques idées politiques un peu sérieuses se mêlèrent à la frivolité de l’esprit de la Fronde. Le parlement demanda qu’aucun François ne pût être mis en prison sans être traduit devant ses juges naturels. On voulut mettre aussi des bornes au pouvoir ministériel, et quelque liberté auroit pu s’établir par haine contre Mazarin. Mais bientôt Louis XIV développa les mœurs des cours dans toute leur dangereuse splendeur ; il flatta la fierté françoise par le succès de ses armées à la guerre, et sa gravité toute espagnole éloigna de lui la familiarité des jugemens ; mais il fit descendre les nobles encore plus bas que sous le règne précédent. Car, au moins Richelieu les persécutoit, ce qui leur donnoit toujours quelque considération, tandis que sous Louis XIV ils ne pouvoient se distinguer du reste de la nation qu’en portant de plus près le joug du même maître Le roi qui a pensé que les propriétés de ses sujets lui appartenoient, et qui s’est permis tous les genres d’actes arbitraires ; enfin, le roi ose-t-on le dire, et peut-on l’oublier ! qui vint, le fouet à la main, interdire comme une offense le dernier reste de l’ombre d’un droit, les remontrances du parlement, ne respectoit que lui-même, et n’a jamais pu concevoir ce que c’étoit qu’une nation. Tous les torts qu’on a reprochés à Louis XIV sont une conséquence naturelle de la superstition de son pouvoir, dont on l’avoit imbu dès son enfance. Comment le despotisme n’entraineroit-il pas la flatterie ? et comment la flatterie ne fausseroit-elle pas les idées de toute créature humaine qui y est exposée ? Quel est l’homme de génie qui se soit entendu dire la centième partie des éloges prodigués aux rois les plus médiocres ? et cependant ces rois, par cela même qu’ils ne méritent pas qu’on leur adresse ces éloges, en sont plus facilement enivrés. Si Louis XIV fût né simple particulier, on n’auroit probablement jamais parlé de lui, parce qu’il n’avoit en rien des facultés transcendantes ; mais il entendoit bien cette dignité factice qui met l’âme des autres mal à l’aise. Henri IV s’entretenoit familièrement avec tous ses sujets, depuis la première classe jusqu’à la dernière ; Louis XIV a fondé cette étiquette exagérée qui a privé les rois de sa maison, soit en France, soit en Espagne, de toute communication franche et naturelle avec les hommes aussi ne les connut-il pas, dès que les circonstances devinrent menaçantes. Un ministre Louvois l’engagea dans une guerre sanglante, pour avoir été tourmenté par lui sur les fenêtres d’un bâtiment ; et, pendant soixante-huit années de règne, Louis XIV, bien qu’il n’eût aucun talent comme général, a pourtant fait cinquante-six ans la guerre. Le Palatinat a été ravagé ; des exécutions atroces ont eu lieu dans la Bretagne. Le bannissement de deux cent mille François protestans, les dragonnades et la guerre des Cévennes, n’égalent pas encore les horreurs réfléchies qui se trouvent dans les différentes ordonnances rendues après la révocation de l’édit de Nantes, en 1685. Le code lancé alors contre les religionnaires peut tout-à-fait se comparer aux lois de la convention contre les émigrés, et porte les mêmes caractères. L’état civil leur étoit refusé, c’est-à-dire que leurs enfans n’étoient pas considérés comme légitimes, jusqu’en 1787, que l’assemblée des notables a provoqué la justice de Louis XVI à cet égard. Non-seulement leurs biens étoient confisqués, mais ils étoient attribués à ceux qui les dénonçoient ; leurs enfans leur étoient pris de force, pour être élevés dans la religion catholique. Les ministres du culte, et ce qu’on appeloit les relaps, étoient condamnés aux galères ou à la mort ; et, comme enfin on avoit déclaré qu’il n’y avoit plus de protestans en France, on considéroit tous ceux qui l’étoient comme relaps quand il convenoit de les traiter ainsi. Des injustices de tout genre ont signalé ce règne de Louis XIV, objet de tant de madrigaux ; et personne n’a réclamé contre les abus d’une autorité qui étoit elle-même un abus continuel. Fénélon a seul osé élever sa voix ; mais c’est assez aux yeux de la postérité. Ce roi, si scrupuleux sur les dogmes religieux, ne l’étoit guère sur les bonnes mœurs, et ce n’est qu’à l’époque de ses revers qu’il a développé de véritables vertus. On ne se sent pas avec lui la moindre sympathie, jusqu’au moment où il fut malheureux ; alors une grandeur native reparut dans son âme. On vante les beaux édifices que Louis XIV a fait élever. Mais nous savons par expérience que, dans tous les pays où les députés de la nation ne défendent pas l’argent du peuple, il est aisé d’en avoir pour toute espèce de dépense. Les pyramides de Memphis ont coûté plus de travail que les embellissemens de Paris, et cependant les despotes d’Égypte disposoient facilement de leurs esclaves pour les bâtir. Attribuera-t-on aussi à Louis XIV les grands écrivains de son temps ? Il persécuta Port-Royal dont Pascal étoit le chef ; il fit mourir de chagrin Racine ; il exila Fénélon ; il s’opposa constamment aux honneurs qu’on vouloit rendre à La Fontaine, et ne professa de l’admiration que pour Boileau. La littérature, en l’exaltant avec excès, a bien plus fait pour lui qu’il n’a fait pour elle. Quelques pensions accordées aux gens de lettres n’exerceront jamais beaucoup d’influence sur les vrais talens. Le génie n’en veut qu’à la gloire, et la gloire ne jaillit que de l’opinion publique. La littérature n’a pas été moins brillante dans le siècle suivant, quoique sa tendance fût plus philosophique ; mais cette tendance même a commencé vers la fin du règne de Louis XIV. Comme il a régné plus de soixante ans, le siècle a pris son nom ; néanmoins les pensées de ce siècle ne relèvent point de lui ; et, si l’on en excepte Bossuet, qui, malheureusement pour nous et pour lui, asservit son génie au despotisme et au fanatisme, presque tous les écrivains du dix-septième siècle firent des pas très-marquans dans la route que les écrivains du dix-huitième ont depuis parcourue. Fénélon, le plus respectable des hommes, sut apprécier, dans un de ses écrits, la constitution anglaise, peu d’années après son établissement ; et, vers la fin du règne de Louis XIV, on vit de toutes parts grandir la raison humaine. Louis XIV accrut la France par les conquêtes de ses généraux ; et, comme un certain degré d’étendue est nécessaire à l’indépendance d’un état, à cet égard il mérita la reconnoissance de la nation. Mais il laissa l’intérieur du pays dans un état de désorganisation dont le régent et Louis XV n’ont cessé de souffrir pendant leur règne. À la mort de Henri IV, les finances et toutes les branches de l’administration étoient dans l’ordre le plus parfait, et la France se maintint encore pendant plusieurs années par la force qu’elle lui devoit. À la mort de Louis XIV les finances étoient épuisées à un degré tel, que jusqu’à l’avènement de Louis XVI on n’a pu les rétablir. Le peuple insulta le convoi funèbre de Louis XIV, et le parlement cassa son testament. L’excessive superstition sous laquelle il s’étoit courbé, pendant les dernières années de son règne, avoit tellement fatigué les esprits, que la licence même de la régence fut excusée, parce qu’elle les soulageoit du poids de la cour intolérante de Louis XIV. Comparez cette mort avec celle de Henri IV. Il étoit si simple bien que roi, si doux bien que guerrier, si spirituel, si gai, si sage ; il savoit si bien que se rapprocher des hommes c’est s’agrandir à leurs yeux, quand on est véritablement grand, que chaque François crut sentir au cœur le poignard qui trancha sa belle vie. Il ne faut jamais juger les despotes par les succès momentanés que la tension même du pouvoir leur fait obtenir. C’est l’état dans lequel ils laissent le pays à leur mort ou à leur chute, c’est ce qui reste de leur règne après eux, qui révèle ce qu’ils ont été. L’ascendant politique des nobles et du clergé a fini en France avec Louis XIV ; il ne les avoit fait servir qu’à sa puissance ; ils se sont trouvés après lui sans liens avec la nation même, dont l’importance s’accroissoit chaque jour. Louis XV, ou plutôt ses ministres, ont eu des disputes continuelles avec les parlemens, qui se rendoient populaires en refusant les impôts ; et les parlemens tenoient à la classe du tiers état, du moins en grande partie. Les écrivains, qui éloient pour la plupart aussi de cette classe, conquéroient par leur talent la liberté de la presse qu’on leur refusoit légalement. L’exemple de l’Angleterre agissoit chaque jour sur les esprits, et l’on ne concevoit pas bien pourquoi sept lieues de mer séparoient un pays où la nation étoit tout, d’un pays où la nation n’étoit rien. L’opinion, et le crédit, qui n’est que l’opinion appliquée aux affaires de finance, devenoient chaque jour plus essentiels. Les capitalistes ont plus d’influence à cet égard que les grands propriétaires eux-mêmes ; et les capitalistes vivent à Paris, et discutent toujours librement les intérêts publics qui touchent à leurs calculs personnels. Le caractère débile de Louis XV, et les erreurs de tout genre que ce caractère lui fit commettre, fortifièrent nécessairement l’esprit de résistance. On voyoit d’une part lord Chatham, à la tête de l’Angleterre, environné de tous les grands orateurs du parlement, qui reconnoissoient volontiers sa prééminence ; et dans le même temps, les maîtresses les plus subalternes du roi de France faisant nommer et renvoyer ses ministres. L’esprit public gouvernoit l’Angleterre ; les hasards et les intrigues les plus imprévues et les plus misérables disposoient du sort de la France. Cependant Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Buffon, des penseurs profonds, des écrivains supérieurs, faisoient partie de cette nation ainsi gouvernée ; et comment les François n’auroient-ils pas envié l’Angleterre, puisqu’ils pouvoient se dire avec raison que c’étoit à ses institutions politiques surtout qu’elle devoit ses avantages ? Car les François comptaient parmi eux autant d’hommes de génie que leurs voisins, bien que la nature de leur gouvernement ne leur permît pas d’en tirer le même parti. Un homme d’esprit a dit avec raison que la littérature étoit l’expression de la société ; si cela est vrai, les reproches que l’on adresse aux écrivains du dix-huitième siècle doivent être dirigés contre cette société même. À cette époque, les écrivains ne cherchoient pas à flatter le gouvernement ; ainsi donc ils vouloient complaire à l’opinion ; car il est impossible que le plus grand nombre des hommes de lettres ne suive pas une de ces deux routes ils ont trop besoin d’encouragement pour fronder à la fois l’autorité et le public. La majorité des François, dans le dix-huitième siècle, vouloit la suppression du régime féodal, l’établissement des institutions anglaises, et avant tout, la tolérance religieuse. L’influence du clergé sur les affaires temporelles révoltoit universellement ; et, comme le vrai sentiment religieux est ce qui éloigne le plus des intrigues et du pouvoir, ou n’avoit plus aucune foi dans ceux qui se servoient de la religion pour influer sur les affaires de ce monde. Quelques écrivains, et Voltaire surtout, méritent d’être blâmés, pour n’avoir pas respecté le christianisme en attaquant la superstition ; mais il ne faut pas oublier les circonstances dans lesquelles Voltaire a vécu il étoit né sur la fin du siècle de Louis XIV, et les atroces injustices qu’on a fait souffrir aux protestans avoient frappé son imagination dès son enfance. Les vieilles superstitions du cardinal de Fleury, les ridicules querelles du parlement et de l’archevêque de Paris sur les billets de confession, sur les convulsionnaires, sur les jansénistes et les jésuites ; tous ces détails puérils, qui pouvoient néanmoins coûter du sang, devoient persuader à Voltaire que l’intolérance religieuse étoit encore à redouter en France. Le procès de Calas, ceux de Sirven, du chevalier de La Barre, etc., le confirmèrent dans cette crainte, et les lois civiles contre les protestans étoient encore dans l’état de barbarie où les avoit plongées la révocation de l’édit de Nantes. Je ne prétends point par-là justifier Voltaire, ni ceux des écrivains de son temps qui ont marché sur ses traces ; mais il faut avouer que les caractères irritables et tous les hommes à talent le sont éprouvent presque toujours le besoin d’attaquer le plus fort ; c’est à cela qu’on peut reconnoître l’impulsion naturelle du sang et de la verve. Nous n’avons senti, pendant la révolution, que le mal de l’incrédulité, et de l’atroce violence avec laquelle on vouloit la propager ; mais les mêmes sentimens généreux qui faisoient détester la proscription du clergé, vers la fin du dix-huitième siècle, inspiroient, cinquante ans plus tôt, la haine de son intolérance. Il faut juger les actions et les écrits d’après leur date. Nous traiterons ailleurs la grande question des dispositions religieuses de la nation françoise. Dans ce genre, comme en politique, ce n’est pas une nation de vingt-cinq millions d’hommes qu’on doit accuser ; car c’est, pour ainsi dire, quereller avec le genre humain. Mais il faut examiner pourquoi cette nation n’a pas été formée, selon le gré de quelques-uns, par d’anciennes institutions qui ont duré toutefois assez long-temps pour exercer leur influence ; il faut examiner aussi quelle est maintenant la nature des sentimens en harmonie avec le cœur des hommes car le feu sacré n’est et ne sera jamais éteint ; mais c’est au grand jour de la vérité seulement qu’il peut reparoître.